L’hydrogène pourrait-il remplacer le pétrole ?

Sur un site industriel, un électrolyseur produit quelques tonnes d’hydrogène par jour. À côté, une raffinerie traite des dizaines de milliers de barils de pétrole. L’écart d’échelle résume à lui seul la distance qui sépare l’hydrogène d’un remplacement effectif des énergies fossiles. On parle beaucoup de cette molécule comme d’un substitut au pétrole, mais sur le terrain, les contraintes physiques, économiques et logistiques dessinent un tableau bien plus nuancé.

Densité énergétique de l’hydrogène face au pétrole : le mur physique

Quand on compare les deux combustibles, le premier obstacle est concret. Un litre de kérosène ou de diesel contient une quantité d’énergie considérable dans un volume compact et à température ambiante. L’hydrogène, lui, doit être comprimé à très haute pression (environ 700 bars pour la mobilité) ou liquéfié à -253 °C pour devenir exploitable.

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Même comprimé, l’hydrogène occupe un volume bien supérieur au pétrole pour la même énergie. En pratique, cela signifie des réservoirs plus lourds, plus encombrants, et des infrastructures de stockage sans commune mesure avec un simple dépôt pétrolier. Pour un camion ou un avion, cette différence de densité change toute l’équation : autonomie réduite, masse embarquée accrue, coût de l’enveloppe du réservoir.

C’est la raison pour laquelle l’aviation long-courrier ou le transport maritime lourd ne basculeront pas vers l’hydrogène pur du jour au lendemain. Les carburants de synthèse (e-fuels), fabriqués à partir d’hydrogène et de CO2 capté, offrent un compromis : ils utilisent les infrastructures existantes tout en réduisant le bilan carbone net. L’hydrogène sert alors de brique chimique, pas de carburant final.

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Station de recharge hydrogène avec une voiture à pile à combustible branchée à la pompe

Production d’hydrogène : pourquoi la couleur change tout

On entend parler d’hydrogène gris, bleu, vert, blanc. Derrière ces étiquettes, il y a un fait déterminant : la quasi-totalité de l’hydrogène mondial provient encore d’énergies fossiles. L’AIE indique que la demande a atteint près de 100 millions de tonnes en 2024, utilisées presque exclusivement dans le raffinage, la production d’ammoniac et la chimie lourde.

L’hydrogène vert, obtenu par électrolyse de l’eau avec de l’électricité renouvelable, reste marginal. Son coût de production dépasse largement celui de l’hydrogène gris tiré du gaz naturel. Et produire massivement de l’hydrogène vert suppose d’immenses capacités d’électricité décarbonée, ce qui entre en concurrence directe avec les autres besoins d’électrification (chauffage, véhicules électriques, industrie).

Le décalage entre annonces et réalité industrielle

Le Global Hydrogen Review 2025 de l’AIE met un chiffre sur cet écart. Les projets ayant atteint une décision finale d’investissement ne représenteraient qu’environ 4,2 millions de tonnes par an d’ici 2030, contre 37 millions de tonnes pour l’ensemble des projets annoncés. Moins d’un projet sur dix franchit le cap du financement réel.

L’obstacle n’est plus seulement technologique. Il concerne la sécurisation des débouchés commerciaux, l’accès aux financements et la visibilité réglementaire. Sans contrat d’achat garanti, peu d’investisseurs s’engagent sur des montants aussi lourds.

Hydrogène et transports : où la substitution au pétrole a du sens

On ne remplacera pas le pétrole de la même manière dans une voiture citadine et dans un train régional. Le véhicule électrique à batterie couvre déjà très bien les trajets courts et moyens, avec un rendement énergétique nettement supérieur à celui de la pile à combustible. Pour ces usages, l’hydrogène n’est pas compétitif.

Les segments où l’hydrogène a une pertinence réelle comme combustible sont plus ciblés :

  • Le transport routier lourd (poids lourds longue distance), où le poids des batteries devient rédhibitoire et où le temps de recharge pénalise l’exploitation
  • Le ferroviaire non électrifié, avec des trains à pile à combustible déjà en service sur certaines lignes européennes
  • L’industrie lourde (acier, ciment, chimie), où l’hydrogène remplace le gaz naturel comme source de chaleur haute température ou comme réducteur chimique

Pour l’aviation, les retours varient sur ce point. L’hydrogène liquide pourrait alimenter des vols régionaux à moyen terme, mais les vols intercontinentaux nécessiteront probablement des carburants de synthèse compatibles avec les réacteurs actuels.

Cadre réglementaire en Europe : la directive RED III et ses objectifs pour l’hydrogène renouvelable

La directive européenne RED III fixe une cible de 42 % d’hydrogène renouvelable dans les usages industriels concernés d’ici 2030, portée à 60 % en 2035. Elle impose aussi un objectif spécifique pour les carburants renouvelables d’origine non biologique dans les transports.

Sur le papier, c’est un signal fort. En pratique, l’application reste inégale d’un pays à l’autre. Les mécanismes de certification, les garanties d’origine et les critères de définition de l’hydrogène « renouvelable » font encore l’objet de discussions techniques entre les États membres.

Ce que la France met sur la table

La France a engagé 1,9 milliard d’euros dans le cadre du plan France 2030 pour structurer la filière hydrogène, notamment la fabrication d’électrolyseurs. Des sites comme celui de Genvia à Béziers développent des électrolyseurs haute température qui promettent un meilleur rendement. L’enjeu pour la France est autant industriel qu’énergétique : créer une filière de production d’équipements, pas seulement consommer de l’hydrogène importé.

Scientifique analysant un dispositif d'électrolyse de l'eau pour produire de l'hydrogène en laboratoire

L’hydrogène ne remplacera pas le pétrole comme on remplace une ampoule par une autre. Sa contribution sera fragmentée : brique chimique pour les carburants de synthèse, vecteur de stockage d’énergie renouvelable, réducteur dans la sidérurgie. Les usages où il supplantera directement le pétrole resteront circonscrits aux segments où ni la batterie ni l’électrification directe ne fonctionnent.

Le facteur limitant, aujourd’hui, n’est pas le potentiel de la molécule. C’est la capacité collective à financer et à construire les infrastructures de production décarbonée à une échelle qui dépasse celle du démonstrateur.